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IL FAUT SAUVER
LE SOLDAT VOLTAIRE
En saluant l’excellent
article « du Point » sur la querelle de Voltaire et de Rousseau
nous n’avons pas le sentiment de plagier. Nous nous plaisons ici à
citer de temps à autre quelque forte phrase de Voltaire, pêchée
dans son inépuisable et épuisante correspondance.
C’est malheureux à dire mais Voltaire-entendez ses idées-est
attaqué de toutes parts. Des obscurantistes religieux semblent avoir
signé une alliance objective avec quelques intellectuels et autres pourfendeurs
de société pour rejeter en bloc le philosophe, l’homme de
science, le savant, le dramaturge, l’écrivain, l’observateur
critique, l’Européen, le défenseur des hommes, que fut Voltaire.
Les uns l’ignorent. D’autres prennent sans doute ombrage de sa notoriété
et réduisent son œuvre à ce qu’ils veulent en connaître,
ou éclairer sous les projecteurs d’aujourd’hui. Il en est
qui prennent systématiquement parti contre lui dans sa querelle avec
Rousseau
L’article du « Point » clarifie le débat, en montre
l’actualité sans épouser la querelle.
Il serait toutefois un peu réducteur de s’en tenir aux idées.
En effet, l’honnêteté intellectuelle aidant, les idées
peuvent transiger. Des idées opposées peuvent être complémentaires
ou compatibles sous conditions. Sauf si les passions s’en mêlent
car les passions ne transigent pas.
Plus âgé, déjà riche et installé dans la notoriété,
Voltaire a pris de haut ce jeune blanc-bec de Rousseau qui admirait son aîné
mais prétendait lui proposer d’autres sujets de réflexion,
le réfuter, en être aimé.
Bien de nos mandarins ne se comporteraient pas autrement.
Il est de bon ton aujourd’hui d’occulter la morale et de laisser
dans l’ombre la sexualité. Celle-ci était étalée
et complaisante dans les confessions de Rousseau, moins ostensible et plus malicieuse
dans la correspondance de Voltaire. Il est heureux que les comparatifs des mérites
respectifs de ces deux phares du siècle des lumières ne se soient
pas aventurés dans la partie sombre de leur personnalité. Ni l’un
ni l’autre n’y aurait gagné.
L’opposition entre Voltaire et Rousseau est sans doute d’abord sociale.
Voltaire n’affichait que mépris pour celui qu’il traitait
de valet alors que lui-même s’enorgueillissait d’être
tantôt historiographe du roi de France, tantôt Chambellan du roi
de Prusse pour lequel il a longtemps travaillé et par lequel il fut humilié.
C’est toujours difficile d’être ou de ne pas être le
valet de quelqu’un.
Dans sa correspondance, Voltaire s’est montré obséquieux
avec les grands, volontiers solliciteur, attentif à ses intérêts,
respectueux des usages, médisant avec les absents. Il fustigeait le cléricalisme
mais respectait la religion et affichait sa déférence envers les
religieux en place.
Voltaire, comme Rousseau, était le prototype de ces personnalités
« complexes », et amorales pour leur propre compte, telles qu’on
les aime aujourd’hui !
Mais en définitive, il nous paraît inapproprié de laisser
croire qu’il y aurait match nul dans le combat entre les idées
de Voltaire et celles de Rousseau.
C’est certes une question d’appréciation et de sensibilité.
Mais bien des idées de Voltaire nous semblent surclasser celles de Rousseau
par leur esprit scientifique.
Qu’il ait contribué à la diffusion des admirables travaux
de Newton et milité pour la pratique de la vaccination contre la petite
vérole nous paraît essentiel et décisif.
À ceux qui de nos jours militent pour un rousseauisme inhibiteur, nous
adressons amicalement cette phrase qui ne doit rien à l’impérialisme
anglo-saxon :
« Je voudrais bien voir ce que M. de Mairan a écrit sur
l’inoculation. À la fin la nation y viendra peut-être comme
à la gravitation, elle arrive tard à tout. Toutes les grandes
inventions nous viennent d’ailleurs, nous les combattons d’ordinaire
pendant cinquante ans, et puis nous disons que nous les perfectionnons. »
*
Il faut sauver le soldat Voltaire et respecter l’objecteur de conscience
Rousseau.
Le dialogue des idées ne doit avoir ni vainqueur ni vaincu. Pour que
gagne la raison.
Pierre Auguste
Le
*
Lettre N° 3615 Correspondance Tome 3 ; La Pléiade ; Gallimard.
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